Choquer son verre ou son invité?
Variations autour du « niaisage de tétage de choquage de coupes »
11 avril 2015

Dans une émission télévisée récente (« Un souper presque parfait » : des concurrents cuistots s’invitent les uns les autres pendant une semaine, et à la fin le gagnant gagne), le narrateur, volontairement baveux (Dédé Ducharme, ex RBO), y va de l’expression suivante : « Bon… Après le niaisage de tétage de choquage de coupes… ». Si j’ai quelques réserves en ce qui touche le concept de l’émission (elle siphonne encore ce qui peut nous rester de voyeurisme, après les Loftstory, occupations multiples et autres condamnations de Claude Dubois), j’éclate de rire : cette fois, je suis totalement d’accord avec Ducharme.


En effet, qu’en est-il de cette mode étrange: exiger de l’autre qu’il nous regarde dans les yeux au moment de choquer notre verre avec lui ?  À partir de quel moment ce curieux rite a-t-il envahi nos vies ?  Et qu’est-ce qui nous prend de vouloir imposer ainsi notre manière, allant parfois jusqu’à culpabiliser notre invité s’il ne s’y plie pas ? « Le niaisage de tétage de choquage de coupes. » L’imposition d’une forme. Gestapo contemporaine, insidieuse.


Si quelqu’un vous regarde dans les yeux en choquant son verre, c’est un hommage, une complicité, c’est très joli, mais s’il ne vous regarde pas, s’il regarde votre main, disons, ou votre robe, avec une pensée pour votre geste commun, est-ce que c’est « mal » ?  Est-il « moins » avec vous (c’est l’argument de ceux qui insistent). Veut-il casser le party en refusant de marcher dans le rang ? Entendons : tant mieux si les deux personnes se regardent et le font spontanément, mais que ce ne soit pas « puni » de ne pas le faire, svp. Si les deux le font, toujours spontanément, eh bien ce ne sera pas imposé par l’Église, la morale, la mode, les conventions, les faux-culs.  Nous avons passé des siècles à acquérir certaines libertés individuelles, nous critiquons gouvernements et législatures à propos de centaines de règles imposées, de vraies enclumes sur nos épaules, et voilà que pendant cette seconde suprême de liberté, au moment de partager et de boire, nous rajoutons nous-mêmes des diktats, nous imposons la direction du regard à celui qui partage le vin. Eh ben… Où s’arrêtera cette permission que l’on s’accorde, de dicter à l’autre une façon de vivre? Exigerons-nous un jour qu’il nous regarde sans arrêt quand on fait l’amour avec lui ? « Je dois te regarder dans quel œil, ce soir, chéri, on est rendus à quel sein déjà ? »


La beauté de trinquer avec quelqu’un est immense.  Que notre ami pense à autre chose à ce moment-là, qu’il soit un peu ailleurs, triste ou joyeux, dans sa vie, sa peine, sa joie, eh bien cette personne choque tout de même son verre — et dans l’histoire de l’humanité, ceux qui le feront avec vous sont rares comme des soupers presque parfaits.  Qui plus est, s’il y a une attitude qui freine la spontanéité, c’est bien l’exigence, le code, la manière imposée. Nous pourrions très bien, petit à petit, ramer dans l’autre sens, c’est à dire exiger moins de l’autre, le laisser un peu plus libres, et ne pas déduire d’emblée, quand il n’est pas dans la même assiette comportementale, qu’il est un emmerdeur ou un rabat-joie. (Car un jour, l’affaire pourrait déraper : qui sait si on ne se mettra pas à souhaiter que les autres parlent comme nous, pensent comme nous, lisent les mêmes livres, fassent les mêmes choix : le versant tordu des idées géniales émises par Fernand Dumont sur les fameuses « raisons communes » qu’un peuple devrait partager.)


Avant d’élire quelqu’un, avant de le lire, prenez un verre avec lui, et s’il vous impose de vous regarder dans les yeux au moment de choquer vos verres, posez des questions, amenez ce sujet sur la table. Je ne suggère pas de vous méfier d’emblée, mais il sera intéressant de voir jusqu’où votre camarade est prêt à imposer sa vision des choses, dans la vie.


Désolé, par contre, de vous dire qu’une fois élu, il lui sera possible de l’imposer, cette vision. Et encore plus désolé de vous dire qu’il y a des chances qu’il le fasse.


Tchin.