Les «Doubleurs»
10 mai 2014


Une pause dans le feuilleton « Il y a voyage », pour vous parler de ma classe de « Doubleurs », avec lesquels j’ai écrit un livre, depuis janvier.


Immédiatement réfractaires à l’idée que ce soit le titre du livre sur lequel nous avons travaillé, mes jeunes compères du printemps 2014 (qui recommençaient une année de secondaire, à la polyvalente JBMeilleur de Repentigny), se sont assagis, et déployés, quand je leur ai expliqué qu’un mot était une éponge, et qu’il pouvait épouser plusieurs sens. Ainsi, « Doubleurs », à mes yeux, ce n’est pas du tout ceux qui « redoublent », au contraire, ce sont ceux qui dépassent, comme sur la route, et ceux qui « se dépassent », surtout. Ceux qui vont au bout d’un projet et qui donnent une forme à ce qu’ils sont. (D’ailleurs, leur avouai-je à la première rencontre,  je suis moi aussi un « Doubleur » : l’année même où la septième année du primaire à été abolie, au Québec, j’ai dû faire une année préparatoire au secondaire I, au Séminaire de Trois-Rivières, parce que j’étais faible en… français. C’est de même.)


Nous avons voulu faire en sorte que les étudiants écrivent une page, une seule — car toute œuvre colossale commence par une petite ligne, ce qui est déjà une leçon importante. Ensuite, nous avons souhaité qu’ils épousent les visions des autres; qu’ils déposent des mots sur des images (chacun d’eux sait désormais qu’un mot vaut mille images, et pas le contraire). Ils ont osé, ils ont joué, ils ont recommencé, je leur disais : « Tu repars en réécriture et tu relis souvent, et à haute voix ». Ils ont grincé des dents, de vrais grrr, et ils ont offerts des textes magnifiques, des visions, des obsessions, des détails, des quêtes, des vœux, des portraits ; plein de trucs impalpables qu’on finit par appeler nécessités, et qui ne se retrouveront sur aucun relevé de notes.


Nous dépendons tous d’un songe, d’une vision, d’un espoir. Un rêve est aussi réel, aussi tangible qu’un building — et bien plus important. Bien sûr, la réalité, la matérialité, les compétences, l’efficacité, la rentabilité, les résultats. Oui. Mais tout de même : le songe, la vision, l’espoir. Rien qui se mesure, se chiffre, se quantifie. Et soudain, cependant, à un moment, l’éblouissement, l’aube dans un regard, la lumière qui éclaire le jour, le sourire dans le visage éclatant d’une fille de quinze ans qui a compris qu’elle n’avait pas besoin de faire rimer ses vers, ou ce jeune homme qui saisit qu’il peut écrire un mot par jour, avec une régularité bouleversante, et que c’est ok, c’est beau ainsi. La joie, quoi.


Leur offrir la possibilité de conférer une forme à quelques-uns de leurs rêves, de se dépasser, et en fait de voir l’école comme un lieu privilégié de création, c’est aussi cela, enseigner. Je veux profiter de cette tribune, aujourd’hui, pour dire que j’ai pu côtoyer ces prodigieux « Doubleurs » grâce au travail soutenu de trois anges, Kim (Germain), Annie (Drainville) et Julie (Desrochers), véritables chevilles ouvrières qui n’ont compté ni temps ni encouragements envers les jeunes. Sans elles, ce livre, cet exploit, ne serait pas une réalité. Ma gratitude va aussi à la MRC de L’Assomption (idée fabuleuse de jumeler un écrivain à une classe), et j’envoie un merci personnel à Josée Fafard (courroie attentive et empressée de toute l’affaire), à l’école JBMeilleur (ouverture d’Érik Tardif) et au Collectif d’Écrivains de Lanaudière, pour son appui et son soutien logistique.


Le Portugais Vasco de Gama, en « doublant » le cap de Bonne-Espérance en 1498 — une autre définition du mot « doubler » —, a littéralement ouvert la route des Indes par la voie maritime. La redoutable marine portugaise prouvait sa grandeur et les capacités de ses vaisseaux pour franchir ce cap psychologique où deux océans s’affrontent, provoquant des vagues de cinq étages. Le monde, évidemment, n’a plus jamais été le même. Alors, aussi élevées soient nos aspirations, nous sommes portés par le regard de nos proches, c’est certain : nos proches nous aident à être nous. Faisons donc en sorte, si c’est possible, de nous méfier de nos remarques à leur endroit, faisons en sorte que nos regards se posent doucement sur nos descendants, nos étudiants, et qu’ils les aident à planer de temps en temps au-dessus de la ville, avec leurs rêves, quelle que soit la hauteur des vagues qu’ils ont à affronter.


Chers « Doubleurs de cap », qui vous êtes ainsi dépassés, vous avez ouvert votre propre route des Indes, et vous allez me manquer.